IV Bleu klein, vert wasabi, le vilain petit canard et la misérable Yuki

Le sketch book bleu de Madra lui avait été offert par Stasia. Un soir où elles s’étaient égarées dans une ruelle de Londres et s’étaient réfugiées dans un bar aux allures d’apocalypse.

Les murs, couverts d’inscriptions, suintaient le dénuement. Les corps ivres de ses résidents témoignaient de la solitude engendrée par la misère. Jusque là, Madra ne l’avait jamais ressenti ni côtoyé vraiment la Misère. Elle était consciente de son existence, de son appartenance inextricable au monde et à la condition humaine, mais elle était loin.

Stasia, par contre, que le père alcoolique avait humiliée et terrorisée dès sa plus tendre enfance, ne la connaissait que trop bien.

Madra, elle, n’avait jamais connu son père. Elle l’admirait Sa Stasia, solaire, vivante et généreuse.

Stasia et Madra s’étaient rapprochées, un matin, dans la bibliothèque de leur école, un ancien pensionnat de jeunes filles. Madra s’était cachée dans l’allée du fond près des encyclopédies, pour pleurer librement. Depuis toujours, elle traînait une blessure profonde : elle se sentait inadéquate.

Érudite bohême, elle errait de groupe en groupe, de celui où l’on parlait l’italien esthète au possible et où l’on refusait de manger Thaï, à celui où la devise était la maîtrise parfaite de la culture française et où l’on ignorait le moindre vocable norvégien, à celui dont la seule corrélation entre les membres était le cash flow et où l’effervescence coulant des nabuchodonosors et des fontaines de chocolats avait pour curieuse vertu de déloger toute incompatibilité, savoir-vivre, humanité et curiosité en animant d’autres souvent les plus convoités.

Dans sa besace à idées, Madra disposait de toutes sortes de trucs disparates glanés çà et là, les lettres qui composent Nefertiti, des dromadaires, des fleurs de la passion des symboles de devises, quelques pendentifs en baobab et un compte slovaque un peu esquinté…

Là commençaient les difficultés, son sac de formes métaphoriques dans les mains, elle ramait. La forme de ses idées ne correspondait pas à celle recherchée. Souhaitant échanger avec ses interlocuteurs, elle peinait à l’idée de devoir s’encastrer, alors souvent elle prenait et partait… La timidité avait été évoquée, mais ne semblait pas à elle seule la qualifier ou tout expliquer.

Petite, elle adorait l’histoire du vilain petit canard. Elle ne l’avait encore jamais dit à personne. Ce jour-là, agenouillée au milieu du couloir exigu, elle confessa son handicap particulier. Un acte de foi que Stasia sut accueillir en le détournant d’un savant humour perché.

L’après-midi, elles s’étaient fait des confidences au bord de l’eau. Les babines colorées par les bonbons, les mains et les destins scellés par le sucre collant des friandises, et les secrets acidulés de leur âge, elles ne s’étaient jamais disputées.

Ce calepin l’avait suivie depuis, servant à mettre à plat ses idées, pesait le pour et le contre dans les moments de doute.

Cette reliure A5 à la tonalité Klein, Madra le rangeait dans son cocon d’écriture au salon : un coin douillet où son corps et ses émotions aimaient se pauser.

À peine installée, la plume se blottirait entre ses doigts et reprendrait les propos en cours, en balayant le temps où elle s’était absentée d’un simple coup de virgule.

Le sanctuaire abritait sa photo préférée de Stasia, le secrétaire de sa grand-mère, l’horloge inestimable offerte par le Grand, à la fonction rassurante et une boîte en argent de sa tante Éléonore dans laquelle elle gardait des macarons à la réglisse. Elle s’y sentait bien. C’est ce coin que Gabin avait choisi pour la mettre en scène lorsqu’il l’avait prise en photo.

Vendredi 5 août, 10h57

La chambre de Madra

En regardant son tiroir, Madra se maudissait de ne pas avoir écrit dans un calepin. Son moi lui répondit : «Dans les moments de déluge verbal, il faut improviser au plus vite et les sketchs book, tu refuses de les mettre dans ton sac par peur de les perdre… »

Elle se rétorqua impitoyable : «Qu’est-ce qui t’avait empêchée, ce soir de novembre en rentrant, de coller le papier dans un cahier ? Tu l’avais bien fait le jour du cours de Regis Delanoy avec la note sur Yuki Mooncid et les couleurs ! »

Elle eut le dernier mot et son dialogue intérieur s’arrêta net, peut-être à la pensée de Yuki et à cette journée dédiée aux herbes aromatiques, sous la coupe de l’ incroyable : Régis.

Elle pensa à ce Monsieur de soixante-quinze ans, coiffé de son bonnet, appuyé contre sa pelle, enraciné dans ses bottes et vigoureusement ancré. Les souterrains de sa mémoire dissimulaient des vérités fondamentales et ses quelques cheveux blancs abritaient des nappes de savoir sur les insectes, les plantes, la terre, les arômes, les gens et la vie. Jeune botaniste, il avait parcouru le monde de long en large et en travers.

Riche d’expériences, images, saveurs et rencontres, il s’exila à l’abri de l’agitation sociale. Laissant macérer le tout, espérant soustraire à cette fermentation une distillation digeste qu’il pourrait servir aux générations futures tout en cultivant sa terre.

Occupée à répandre sa mauvaise graine, Yuki fut la seule ombre à cette journée.

Fille d’un diplomate pour qui le rôle de père se limitait à un apport financier et d’une femme dépourvue d’instinct maternel, Yuki avait poussé en herbe folle.

Sa mère, Farah, avait été une enfant-sparadrap dans une famille où l’on avait pour habitude de couvrir les plaies de l’être, sans les soigner. Les grands parents de Yuki avaient commis cette faute impardonnable de faire un bébé pour sauver leur couple. Farah fut élevée par une grande sœur déjà en mal d’amour et une mère dépressive qui fanait sous ses yeux.

Yuki avait suivi un cursus chaotique et avait atterri dans ce cours à la stupéfaction générale. Complexée et autoritaire, elle répandait une souffrance assassine et usait d’une ironie acerbe pour harasser son entourage.

Un peu vampire, un peu boulet, elle ne savait exister qu’au détriment des autres. Intimement persuadée que ceux qui ne riaient pas à ses blagues ne les avaient pas comprises.

Identifiable au moyen de sa voix criarde et aiguë à laquelle elle essayait de donner de l’aplomb en la raclant au fond de sa gorge, la plaçant volontairement quelques octaves plus bas, amplifiant sa portée et sa discordance naturelle. Une simple horreur, elle passait des bonjours haut perchés destinés à ceux qu’elle souhaitait accaparer, à cette fausse gravité quand elle se racontait. Elle était puante. Le son aigre de sa voix déclenchait chez Madra une réaction tortuesque à effet domino, ses mâchoires se serraient et se rétractaient, sa langue se collait à son palais et ses amygdales remontaient dans sa gorge pour contenir l’acidité. Ses épaules se soulevaient. Son cou essayait désespérément de se rétracter dans l’espoir naïf de pouvoir enfouir sa tête dans son thorax, tentant vainement de se protéger de l’infâme sonorité.

Madra n’était en rien responsable de la souffrance de Yuki. Elle refusait d’encaisser gratuitement son malheur et pourtant, elle s’efforçait de mettre de l’eau dans son vin et de laisser couler l’amertume qu’elle lui projetait.

Elle comprenait que carences et privations affectives avaient laissé des traces indélébiles dans l’identité de cette pauvre fille : accidentée de la vie, elle boiterait à jamais.

Yuki, n’avait pas été accompagnée dans ses rêveries enfantines. Jeu et légèreté ne faisaient pas partie de son monde. Enfant, sa mère lui avait transmis le culte des expositions félines et lui interdisait d’avoir des poupées malgré les réclamations de Yuki. Le simple fait d’imaginer cette interaction précieuse confrontait sa mère à une lacune de sa personnalité de façon insupportable. Sa mère les qualifiait de stupides et n’en voulait pas à la maison.

Petite, Yuki avait assisté aux nombreuses réceptions données par ses parents masquant le vide en vantant porcelaine, chandeliers, garde-robe inépuisable et parures de sa mère et justifiant le salaire de la cuisinière.

Yuki n’avait pas appris le plaisir de partager. Elle avait pour exemple sa mère, toujours sous-alimentée. Farah se nourrissait exclusivement de galettes de riz. Elles flottaient certainement tels des îlots de sécheresse, sur les fleuves de thé noir fumant, ingurgités quotidiennement pour chauffer la froideur de ses viscères.

S’extasier devant un bleu, passer des heures à déguster un repas étaient des choses que Yuki ne concevait pas. Elle se serait volontiers tuée à taguer de colère le sommet du monde, afin que tous puissent lire son désarroi si elle le pouvait.

Le corps chétif de Yuki portait les stigmates de la malnutrition physique et affective. Elle était ano, les dents épaisses, le dos voûté, elle parlait souvent de nourriture et sortait toujours d’un diner trop copieux quand Madra la rencontrait.

Un jour, elle arracha une fourchette enroulée de spaghettis des mains de Madra, l’engloutit d’une gueule énorme et la recracha lustrée sur la table. Démasquée, elle prétexta vouloir vérifier l’assaisonnement.

L’existence de Tic-Toc stabilotait pour Madra les didascalies du personnage de Yuki. Elle lisait, en la regardant, sa sensation de trop-plein et cette amertume salée qui emplissait en permanence la grotte de son émail.

Limité par un schéma comportemental répétitif le jour du cours de Régis, Yuki avait manifesté sa réprobation face aux êtres sensibles, aux ressentis et paroles des autres. Ses propos tombaient, comme grêle en été, abîmant la composition sensorielle de la journée. Elle n’arrêtait pas d’interrompre Régis, pour expliquer qu’elle se lassait des fleurs coupées qui ne se fanaient pas assez vite, des journées de farniente qui n’étaient qu’excuse débile à la médiocrité, se vantait d’avoir de l’élégance, et de pas ne souffrir de ces maux du peuple vulgaire et pathétique l’obligeant à parler de ses peines intérieures. Pourtant, gestes, silences et comportement de Yuki ne véhiculaient que ça : les plaies baillantes de son passé et leur résiduelle douloureuse acidité.

Dans ce jardin, près des fleurs et des amas de terre, Madra ne put s’empêcher de penser à ce qui resterait d’elle, de Yuki et de tous les autres, le jour où leur corps deviendrait compost. Quelle différence y avait-il finalement à penser et vivre d’une façon ou d’une autre vu la condition mortelle qui nous unit ?

Yuki envoyait des mails groupés, caricaturés par sa singulière habitude de transformer une liste de destinataires en un interlocuteur unique. S’immisçant dans la sphère intime et dévoilant la vie privée des receveurs, elle posait impudiquement en vrac des questions sur la recherche de travail de l’un, le statut de fécondation de l’autre, l’évolution de l’état de santé du troisième depuis sa chimio.

Elle enchaînait tout naturellement sur des propos saisonniers, souhaitant un joyeux cinquante-troisième anniversaire à une dame dont le lecteur ignorait jusqu’alors l’existence. Avant de rappeler à tout le monde qu’elle croulait sous le travail et qu’elle avait pris un moment exceptionnel pour s’adresser à eux. Elle concluait avec une phrase du type : « C’est en prenant soin des bosquets qui nous entourent que nous développons nos racines, soyez vaillants mes braves, peace, amour et liberté».

La liberté de Yuki de ne pas tenir compte de la valeur que Madra prêtait à sa vie privée se heurtait alors à la liberté de Madra qui choisit, elle, de la couper de son existence et bloqua son adresse mail.

Yuki envahissait spontanément, sans gêne, l’espace des autres, et s’incrustait volontiers dans les atmosphères apaisantes, par exemple, lorsque Madra lisait sous un arbre du verger. Madra fuyait la confrontation comme la peste et se gardait de lui dire qu’elle la trouvait irritante et son énergie parasitaire craignait d’ouvrir un brèche dans un dialogue de sourds. En sa présence Madra se fermait comme une huître et comprimait ses poings dans l’attente que Yuki se lasse de l’importuner et de la saouler de ses propos grossiers redondants : « …je fais de la calligraphie… »

« … en mordillant ta plume… » pensait Madra subissant le brouhaha de Yuki, la griffe de son index accrochée sur la ligne du texte, pour ne pas perdre le fil de sa lecture et de sa propre réalité.

Publicités

3 réflexions sur “IV Bleu klein, vert wasabi, le vilain petit canard et la misérable Yuki

  1. j’ai hate de connaître la suite et le devenir de MADRA fera t elle sienne comme, semble-t-il sa narratrice, la devise de SOCRATE  » Connais-toi toi même et deviens qui tu es » andre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s